Mon amour, Salinger et moi

Jeudi, j'ai passé une bonne journée. Grosse, mais bonne. Le genre de journée où la rédaction est clairsemée – pour cause d'angine, de tournage, de rendez-vous… – et où les infos tombent les unes après les autres, sans pause. Bonne gymnastique pour l'esprit que de devoir se passer de son “sounding board” (“Je viens de voir telle info, tu crois que je fais un truc? Plutôt Revue de web ou carrément un papier?”), ça secoue, de temps en temps. Un peu stressant mais pas désagréable. Bref, une grosse journée, mais bonne, efficace.

Mon amour en revanche a eu une journée de merde. Scooter immobilisé depuis près d'un mois, du coup obligée de prendre le métro (et objectivement quand on n'a pas l'habitude, ça peut être une véritable épreuve), un suicide à Châtelet (pas le sien, heureusement), un boulot qui ne marche pas, un problème de serrure au retour etc. Une journée de merde.

Donc en partant du bureau je cherche ce que je pourrais faire pour lui changer les idées, lui remonter le moral. Lui offrir des fleurs? J'aime pas les fleurs, surtout l'hiver à Paris, ça coûte cher et ça meurt. Une bonne bouteille de vin? Le truc, c'est que je suis loin d'être une experte, le vin ne fait pas partie de ma culture, ma mère n'en buvait jamais. Du coup, pour moi, c'est un peu comme la peinture, je sais quand j'aime ou pas, mais pas pourquoi. Quand il m'arrive (régulièrement, finalement) de boire un bon vin, c'est mon amour qui l'a choisi (ou son père ou le mien). Pas facile, donc, de la surprendre de ce côté-là. Mais sur le chemin du retour, je passe devant un caviste, je prends mon courage à deux mains et j'entre. J'en ressors avec ce champagne super rare (le fameux Moutard Diligent), qui se révélera très fin mais un peu court (quand je disais que je ne savais pas pourquoi j'aimais ou pas, j'exagérai un peu). En tout cas, il fera son effet, mon amour se sent aimée, et c'est tout ce qui compte.

En arrivant à la maison, j'allume mon ordinateur et vérifie mes mails. Et là, alerte du New York Times: JD Salinger est mort. Le mail a été envoyé 36 minutes plus tôt, mais chez le caviste, j'avais rangé mon iPhone. Mon poil de journaliste se hérisse (“comment, je suis au courant après tout le monde?”), et puis soudain, l'information arrive à mon cerveau. Sans que je m'en rende vraiment compte, sans que je comprenne tout de suite ce qui se passe, les larmes commencent à couler. Salinger est mort.

Il avait 91 ans, on ne peut pas dire que ce soit une surprise. Mais avec lui disparaît une partie de mon adolescence. The Catcher in the Rye est le premier livre que j'ai lu toute seule en anglais (à 13 ans, en colo, au Pays de Galles je crois). Dans cette jolie collection Penguin, avec une couverture jaune (Franny and Zooey est rose, Raise High the Roof Beam, Carpenters/Seymour et For Esmé, with Love and Squalor sont bleus), aujourd'hui totalement délavée. À une époque, aussi, quand je faisais encore des courts métrages, j'avais écrit une adaptation d'Un jour rêvé pour le poisson-banane. Je m'en suis même servi pour draguer à la fac (sans succès).

Le plus difficile dans cette histoire, et qui explique pourquoi j'ai mis plusieurs jours à me décider, c'est de ne pas trouver les mots pour expliquer pourquoi la mort de Salinger est si importante pour moi. Les mots, c'est mon métier. Salinger a changé ma façon de lire. Et je ne sais pas comment dire au revoir à un homme que je ne connaissais pas mais qui m'a construite plus que tout autre auteur.

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